La culture

Jean Clair : “On liquide le passé au nom du futur”


Ancien directeur du musée Picasso, commissaire de grandes expositions nationales, ancien professeur à l’École du Louvre, l’académicien porte un regard sévère sur les dérives de l’art contemporain.



La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié, a-t-on pris l’habitude de dire. Mais reste-t-il encore quelque chose aujourd’hui ? La question contient la réponse. La culture est un dialogue entre les morts et nous. Elle porte un regard rétrospectif et curieux sur le passé. Prenez ce geste culturel élémentaire qu’est la lecture. Au bout de quelques lignes, vous entendez une voix qui s’est éteinte il y a parfois des millénaires. C’est presque de la communication spirite. Freud définissait l’inconscient comme un phénomène hors du temps. C’est frappant dans les rêves, où il arrive que l’on se souvienne de situations qui se sont peut-être produites trente ans plus tôt.
La culture opère le même miracle. Que l’on lise un poème rédigé il y a dix ou mille ans, la présence est là, de l’ordre de la réminiscence platonicienne. Mais encore faut-il faire l’effort d’aller chercher ces livres, de les ouvrir, de les lire. Or, comment dialoguer avec les morts lorsqu’on a tout liquidé du passé au nom du futur ? Nous avons pourtant appris de ce futur, en qui nous avions placé tous nos espoirs, qu’il n’est pas nécessairement le lieu d’une promesse. L’idée de progrès, aujourd’hui en crise, non contente de nous avoir dépossédés de l’admiration pour les choses du passé, nous laisse ainsi sans illusion quant au futur. Nous voilà pareils à des orphelins, sans origine ni perspective.
Le paradoxe de cette liquidation, c’est qu’elle s’est traduite par une vision muséale et patrimoniale de la culture…J’aimerais qu’elle fût patrimoniale, je crois qu’elle est seulement mercantile. De nos jours, les musées ressemblent à des entrepôts accueillant des objets recelés susceptibles de circuler partout au gré des intérêts économiques. C’est ignorer que ces objets, qu’il s’agisse d’oeuvres religieuses – 70 % des pièces conservées dans les musées ressortissent à la religion – ou profanes, n’existent pas en dehors du contexte religieux, scientifique, historique, qui les a vus naître et qu’il faut restituer.
Sans cette concaténation, l’oeuvre n’est plus qu’une dépouille vide et inanimée, pur objet de divertissement. Or, l’oeuvre d’art n’existe pas pour elle-même. Mais nous vivons le sommet d’une doctrine qui est celle de l’art pour l’art et qui attire d’immenses foules processionnaires dans les musées, comme jadis les croyants allant de lieu de pèlerinage en lieu de pèlerinage à la recherche d’un salut ou d’une consolation. Les foules contemporaines ne savent plus très bien quel salut elles vont chercher, mais elles y vont, toujours plus nombreuses. C’est le passage, si bien étudié par Roger Caillois, du culte à la culture, puis au culturel.
Il faut bien occuper le temps libre. Les Romains avaient du pain et des jeux. À cela, on a seulement ajouté une dimension festive, sur laquelle Philippe Muray a écrit des pages définitives… On pourrait également citer Tertullien et son livre, De spectaculis, où le grand chrétien s’indigne de la multiplication des spectacles de théâtre, jeux du cirque et autres combats de gladiateurs, qui occupaient 200 jours par an. C’était au IIIe siècle. On a l’impression que ce que nous vivons n’est jamais que la répétition d’une scène déjà jouée lors du déclin de l’Empire romain.
De Jeff Koons à Versailles au Festival d’Avignon, c’est à qui ira le plus loin dans le grotesque… Il y a à la fois exhibition tonitruante et chaotique des corps et refus de la parole organisée. La langue a été sacrifiée, les paroles détournées de leur sens. Ne reste qu’un chahut qui voudrait tellement choquer, mais qui ne choque plus. Avignon se pare de l’ouverture au peuple, mais c’est une trahison scandaleuse des idéaux de Jean Vilar, que j’ai côtoyé au TNP. Vous n’imaginez pas la ferveur populaire qui régnait alors. C’était un homme extraordinaire, dont le travail n’a rien à voir avec les pitreries élitistes, dans le mauvais sens du mot, qui se réclament aujourd’hui de lui.
Que pensez-vous de la récente sortie de Fabrice Luchini déplorant l’absence de grands classiques à Avignon et comparant le Festival à une secte ? On retrouve le même phénomène pour les arts plastiques. Les grandes manifestations prétendument populaires, à Paris, en province ou à l’étranger, comme la Biennale de Venise, sont fréquentées par une petite clique – il n’y a pas d’autre terme – de gens extrêmement riches, où l’on mange du caviar dans des baignoires dorées grâce à l’oligarchie russe. C’est un pandémonium de grands diables – 150 à 200 personnes au maximum – et de petits diables, eux en surnombre, mais qui ne sont là que pour faire de la figuration.
À quoi tient cette institutionnalisation de la provocation ? C’est une vieille histoire qui remonte au XIXe siècle, l’art conçu comme une attaque contre l’ordre établi et la bourgeoisie. La modernité s’est fondée là-dessus. Mais ce ne sont plus aujourd’hui que de vieilles lunes. Cent cinquante ans plus tard, le tranchant du couteau s’est singulièrement émoussé. La provocation est devenue une convention parmi d’autres, peut-être même plus ennuyeuse que d’autres. Le temps du dégoût a remplacé celui du goût.
Qu’est-ce qui fascine tellement notre temps dans l’immonde ? Pour expliquer le caractère profondément régressif des obsessions de l’art contemporain, je serais tenté de citer à nouveau Freud. L’éducation a été conçue pour arracher l’enfant à son cloaque primitif en lui donnant, par le langage, une emprise sur les choses. Seule façon d’assurer une possession sur le monde qui ne soit plus celle du petit tyran domestique qu’est l’enfant, mais une puissance relative permettant d’exercer par le langage un rôle dans la société, au besoin en sublimant ses pulsions primitives dans des oeuvres d’art de plus en plus élevées. Tout cela a volé en éclats. Le seul moyen que l’artiste a de se faire connaître et valoir, c’est de revenir à la position de l’enfant primitif, c’est-à-dire de s’exprimer au moyen de ses excréments, en jouissant d’une toute-puissance anale qu’il est seul à détenir. L’artiste est devenu dans nos sociétés un personnage intouchable, contrairement à toutes les autres formes d’intrusion sociale. Libre à lui de faire ce que bon lui semble, il sera de toute façon exonéré de toute visée criminelle et finalement louangé.
N’avez-vous pas l’impression que la roue tourne et que le public, qu’il s’agisse du grand public ou du public cultivé, éprouve une immense lassitude vis-à-vis de ces provocations ? Je n’ai pas un sentiment de solitude ni l’impression de parler dans le désert. Vous citiez Fabrice Luchini. Nombreux sont les artistes qui ne participent pas de ce mouvement général, même s’il continue d’être appuyé par l’État et parfois par l’Église. Si je mentionne l’Église, c’est parce que j’ai été amené à intervenir lors du Parvis des gentils organisé par le Conseil pontifical de la culture. L’ironie de l’histoire en ces matières, c’est qu’on a tout d’abord vidé les églises de magnifiques oeuvres anciennes pour les remplir d’objets immondes qui font étalage d’une fascination pour le sang ou pour les excréments, quand on n’a fait le choix de corps mutilés ou automutilés.
Il y a des théologiens qui vous expliqueront très doctement que si l’on veut participer de la souffrance du Christ sur la croix, il faut considérer les effets d’une souffrance ou d’une agonie extrême, entraînant des effets physiologiques des plus pénibles, plutôt que d’admirer une crucifixion de Bellini. Quand on voit cela, on en vient à se dire que le diable possède d’étranges ressources puisqu’il parvient à séduire d’éminents dignitaires ecclésiastiques comme Mgr Albert Rouet, qui a cru bon de faire l’éloge de Piss Christ. Fort heureusement, les ouailles sont de moins en moins nombreuses à le suivre. 
Propos recueillis par François Bousquet

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